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Clémence est sans indulgence

29 mars 2010

{Ce billet s’inscrit dans le cadre du troisième jeu d’écriture(s) du blog à mille mains, dont les charmantes taulières sont Madame Kévin & Lizly}

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J’étais cette jeune femme brune aux traits fins et aux formes appétissantes. Déjà.

J’étais cette jeune femme, à qui les cheveux en arrière donnaient un air sévère, qui cachait son visage derrière des montures trop grandes, et son corps sous des vêtements amples. Aussi.

J’étais cette jeune femme ambitieuse, volontaire et déterminée. Déjà.

J’étais cette jeune femme sauvage et effacée. Aussi.

Mais toi, tu l’as pas vu tout ça. M’as- tu simplement aperçu?

Alors j’ai redoublé d’efforts. J’ai voulu briller par mon savoir, me distinguer avec des mots, attirer ton attention autrement.

En vain. Je suis toujours restée Clémence, la fille transparente assise au premier rang.

Puis l’année est passée. Je suis arrivée première de la promo. Je n’ai pas été invitée à votre beuverie post- remise de diplôme. Pendant que vous dansiez, mes larmes coulaient sur ton prénom, que j’avais écrit le long de mon bras nu jusque sous mon sein gauche. Qui tiens- tu au creux de tes bras alors que je suis vide de toi?

Une semaine plus tard, un chasseur de tête me recrutait pour le compte d’une multinationale. En quelques jours, je quittais la région pour monter à Paris. Et depuis,  j’ai posé mes bagages et l’empreinte de mon corps, un peu partout dans les plus grands hôtels de toutes les capitales.

J’ai commencé une nouvelle vie. Ailleurs. Une vie où je me suis promise de ne plus jamais être invisible. J’ai décidé de devenir au grand jour celle que j’avais toujours dissimulé à l’intérieur.

Celle que tu n’as jamais pris la peine d’aller chercher.

Photo by Robert Lubanski et proposée par M1 (link under the bottom)

J’ai mis de la lumière dans mes cheveux que je laisse détachés, j’ai enfilé des robes trop courtes, j’ai osé les talons hauts et j’ai pris la parole. Avec assurance. Lorsque j’entre dans une salle de réunion, lorsque je m’attable au restaurant ou lorsque je traverse le hall d’une gare: on me voit. On ne m’a plus jamais demandé de parler plus fort. Et quand vient le moment de quitter un endroit: je sais qu’on se souviendra longtemps de moi.

En plus de la connaissance, j’ai gagné la prestance.

Dix ans plus tard, un séminaire. Je te devine au milieu de tous ces hommes en cravates. Ton regard s’arrête sur moi. Parce que devenue désirable, je t’attire. Mais tu ne me reconnais pas.

La conférence commence, tu lis mon nom sur l’écriteau posé devant moi alors que je parle au micro. Tu m’attrapes à la sortie, tu t’exclames: “Clem’! C’est moi! Mais si, tu sais bien! Nous étions en prépa, puis…”

Je te coupe: “Ah oui peut- être… Alors quoi de neuf?” Tu occupes un poste de petit chef chez un de nos sous- traitants. Et jamais tu ne m’avais appelé Clem’ auparavant. Connard.

Nous dînons ensemble, tu me dévores des yeux. Je jubile de te faire languir, j’abuse de mes jambes et je joue de mes hanches sans vergogne les jours qui suivent. Je t’invite enfin à passer la dernière nuit dans ma chambre. Tu ne le sais pas encore, mais en me laissant te donner le plus bel orgasme de ta putain de vie d’homme, tu m’offres la plus belle des revanches. Alors que tu t’endors comme un bienheureux dans mes draps, je t’ordonne de sortir: tu restes pantois. Tu as failli me demander mon numéro. Et tu as compris qu’il ne fallait pas.

Je suis toujours Clémence pourtant, tu sais, la fille du premier rang.

Mais cette nuit- là, c’est moi qui t’ai baisé.

Et jamais tu ne m’oublieras.

14 Commentaires laisser un →
  1. 30 mars 2010 8 h 04 min

    “Connard”, ça fait du bien de temps en temps, non ?
    J’aime beaucoup la manière dont parle cette femme. Elle a raison de refuser la clémence…
    Je mets en ligne !

    • Aurélie permalien*
      30 mars 2010 16 h 13 min

      “Connard”, avec parcimonie toujours, mais c’est nécessaire, en effet!
      Son prénom n’a pas été choisi au hasard… Merci*

  2. 30 mars 2010 9 h 09 min

    J’adore ta façon de conclure ! C’est très réussi !

    • Aurélie permalien*
      30 mars 2010 16 h 14 min

      C’est la façon de conclure de l’héroïne (pour une fois que ce n’est pas moi…), merci!

  3. 30 mars 2010 9 h 58 min

    Royal.

  4. 30 mars 2010 15 h 37 min

    Ce texte est exquis ! Un véritable réquisitoire contre celui qui finit par s’effacer devant elle !

    • Aurélie permalien*
      30 mars 2010 16 h 18 min

      Les derniers seront les premiers (sans la présence de Céline Dion).
      Merci :)

  5. 30 mars 2010 17 h 02 min

    On a toutes un jour rêvé de faire ça, non ? ;-)

    • Aurélie permalien*
      30 mars 2010 18 h 17 min

      C’est un rêve assez réalisable… Si pas déjà réalisé ;)

  6. 31 mars 2010 19 h 36 min

    Bravo à Clémence
    Qu’ a eu ben d’la chance
    Sans qu’il soit trop tard
    D’avoir ce connard…..

    • Aurélie permalien*
      1 avril 2010 1 h 07 min

      Bravo à CKan,
      Pour ces quelques vers,
      O combien touchants,
      En guise de commentaire.

  7. finlor permalien
    12 avril 2010 16 h 58 min

    Un bien beau récit,
    Quoiqu’il reste noir.
    Qui a baisé qui ?
    Lui, penaud s’en va sans demander son reste mais il garde un joli souvenir,
    Elle, triomphante tiens sa revanche, mais ne l’a pas oublié et surtout pas remplacé dans son coeur.
    Un victoire à la Pyrus en somme.

    • Aurélie permalien*
      12 avril 2010 18 h 12 min

      Dans ta version peut- être… Dans la mienne, cette revanche est comme une ouverture vers une nouvelle vie amoureuse, où Clémence ne sera plus jamais hantée par ce démon du passé.

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